L'HIVER
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L'hiver c'était la période que les enfants aimaient le plus, car c'était l'attente de la neige, elle ne tombait jamais ou, rarement, à Noël et pourtant nous disions tous « vivement Noël, qu'il neige ! ». C'était comme ça, probablement sous l'emprise des cartes et aquarelles diffusées pour l'occasion ou, sans doute, par nos livres de grammaire qui faisaient dans leurs illustrations des références au vent, au gel et à la belle poudreuse. Je n'échappais donc pas à la règle, j'attendais les premiers flocons en faisant mes devoirs chez ma grand-mère, dans l'attente du retour de mes parents, sur la grande table de la salle à manger et les yeux rivés vers la fenêtre. Viendra, viendra pas ? Le ciel gris et lourd s'obscurcissait mais sans résultat probant, alors, de dépit je plongeais mon nez sur un Clovis rancunier en me disant « cette nuit, peut être… ».
Il y avait toujours une bonne odeur de cuisine, car Mémé était une cuisinière qui savait faire mijoter, chaque repas était une longue préparation dont la cuisson se devait d'être à la hauteur. Pendant le feu doux et odorant elle restait près du téléphone, dans l'attente d'un appel client pour un quelconque dépannage, et tricotait. Ce qu'elle produisait n'était pas pensable, elle n'arrêtait pas ! Un véritable atelier de confection, si on pouvait mettre sur cintre sa vie de labeur il y aurait de quoi saper le continent africain ! Elle palliait à tout et n'importe quoi, tricotant des pulls pour son mari ou ses fils : Basile et Raymond, des écharpes, des gants, des chandails, des chaussettes, elle coupait, cousait, reprisait, n'échappant pas à son savoir-faire, elle se dotait de robes et de chandails.
Ma grand-mère était une économie permanente, mieux qu'un compte épargne… une vraie mine d'or !
Voilà pourquoi, de ces hivers, j'ai en tête ce silence religieux, ponctué du "tac tac tac" régulier du balancier de l'horloge auquel s'ajoutait le cliquetis des aiguilles à tricoter. Le dos légèrement voûté, le visage éclairé par une lampe timide et la buée sur la fenêtre qui voilait les premières lumières de la ville.
J'ai aimé ces moments-là, aujourd'hui, je les pleure.
Avant même la maternelle, je me souviens parfaitement des soirs où je me réfugiais sous ses jupes, enlaçais ses jambes et m'endormais bercé par le bruit des aiguilles. Je devais être tout petit, mais si ces images me restent, preuve qu'elles furent des instants de bien-être exceptionnel. Ma grand-mère m'occupait au mieux. Elle me parlait beaucoup, de l'Italie, de Marie, de Jésus, de son enfance, de la vie, du bien et du mal, elle m'inventait des histoires et me faisait écouter des disques avec des chants napolitains. C'était un cocktail coloré qui étoffait mes heures d'ennui. Quand le froid mordait mes cuisses dénudées et piquait de rouges mes joues et le bout de mon nez, je quittais la cour pour la retrouver et chasser mon désœuvrement.
Cette saison, il est vrai, poussait toute la population à presser le pas le soir pour s'enfermer, ce n'était pas la période propice aux murmures. Que faisaient donc les gens le soir sans télévision, chaîne stéréo ou console ? Voilà une question que se poserait facilement un couple de la société actuelle.
Moi je le sais.
Daniel Blanchard - Porthos
